Etre une femme avec un grand F

Moi et moi-même on discute beaucoup. On a souvent de longues discussions à bâtons rompus. Quand moi et moi-même on se fume un petit joint, on a tendance à pousser la conversation un peu plus loin, on part dans l’analyse. On est pas toujours d’accord alors on y va chacune de ses arguments pour essayer de convaincre l’autre. C’est certain qu’au fond de ma tête parfois c’est un peu une rediff d’Apostrophes, ça va à la confrontation, mais on reste toujours courtoises, au final on ne s’en tient jamais complètement rigueur si on ne partage pas le même avis.

Avec l’actu de ces derniers jours, on en est venues à évoquer la question du « c’est quoi au final être une femme? ». On est plutôt tombées d’accord sur la maxime de De Beauvoir (on ne naît pas femme on le devient; toi-même tu sais), mais après par contre le ton a commencé à monter. Y’a celle d’entre moi et moi-même qui est un peu plus vieille France, qui va au facile, à l’évidence, qui aime un peu les idées préconçues. Quand on a abordé la question, elle a directement eu une image un peu clichée qui lui est venue en tête. Et en plus cette idée était esthétique et visuelle, rien de cérébral. Alors bien entendu elle voyait la femme comme un être monté sur talons, en jupe crayon, rouge à lèvres percutant et attitude de bitch sortie de Melrose Place. C’était le reflet de ce que la société assène aux femmes; servi sur un plateau en or plaqué. L’autre moi n’a franchement pas aimé l’idée, ça lui a foutu une petite nausée qui chatouillait sa glotte. L’autre moi, c’est celle qui écrit souvent les articles, la plupart du temps en fait. Elle est un peu plus réac, moins conservatrice, elle est plus girl power (alors qu’elle a pourtant écouté les Spice Girls avec la première de moi-même, mais sur celle-ci, les paroles de Love Thing ont eu moins d’impact) alors quand elle a entendu l’autre l’ouvrir avec ses idées du siècle dernier; ça lui a un peu mis le seum. Celle-ci, elle réagit un peu plus de passion, elle ne fait que selon ce que lui dicte son cœur, tout le reste elle s’en tamponne.

L’autre soir, à Quotidien, y’avait l’humoriste Melha Bedia invitée. Elle a dit un truc que celle de moi et moi-même qui écrit l’article a directement entendu comme faisant écho dans son cœur. Elle disait qu’en couple, elle était l’homme, elle payait le resto, elle faisait des surprises, payait un uber au mec; et c’est un peu de là que la conversation a démarré. Quand on s’est interrogées sur ce qu’une femme devait faire ou ne pas faire pour rester digne de ce statut de femme avec un grand F, tapé en NY Irvin (c’est la typo des titres du New Yorker, elle est sublime n’est ce pas?). Alors la rebelle des deux était convaincue que femme ou homme ne change pas grand chose, il faut simplement écouter son cœur, le faire vibrer coûte que coûte; envoyer des lettres d’amour manuscrites imprégnées de son parfum à l’heure de l’amour 2.0; faire livrer des cadeaux en surprise sans occasion particulière; parler de cul crûment, sans tabou, sans gêne, sans faux semblant. Oui mais alors ça, est ce que ça peut représenter une quelconque forme de soumission au final? Est ce que, après tout, faire tout pour un homme, par passion et désir, ne voudrait pas signifier qu’on s’y soumet et on s’y voue tout autant? Qu’on lui consacre tout son être, et que par le fait même, on brûle un peu le drapeau du féminisme par la même occasion? A quel moment peut-on estimer que l’attitude d’une femme peut être dommageable pour sa personne, en tant que femme? A partir de quel point peut-on dire que son attitude n’est plus digne d’un comportement « féminin »? Qu’est ce que c’est au final qu’être une femme aujourd’hui? Peut-on même codifier les actions et attitudes attendues pour dire que l’on respecte ce que l’on est censées être?

Il y a eu le #metoo / # moiaussi (pour les LV1 coréen). Et ça a fait peur de voir le nombre de femmes qui l’ont posté en statut Facebook. Car au final, on a toutes plus ou moins, un jour ou l’autre vécu ce fameux « t’es charmante, t’as pas un 06? vas y casse-toi de toute façon t’es moche sale pute » ou une de ses délicieuses déclinaisons. Et on a fait quoi? Pas grand chose. Parce qu’on a eu peur de se manger une droite ou plus; parce qu’on a pris l’habitude, parce que ça ne nous choque même plus. On a grandi nourries de phrases toutes faites sur comment une femme devait se comporter, comment un homme devait agir. Qu’un homme ça ne pleure pas, c’est pour les petites filles ou les tapettes (je reviendrai dans un autre article sur l’homophobie constante et ambiante dans notre société qui enferme les petits garçons dans des carcans dès leur plus jeune âge). On nous dit qu’une femme doit savoir tenir sa maison, cuisiner, ne pas dire de gros mots, cracher, péter, boire comme un trou, fumer comme Snoop. A l’époque où je sortais avec mon ex, on vivait à Bruxelles, j’avais des vacances scolaires et lui non comme il n’était pas étudiant. J’étais donc rentrée seule en France voir ma famille. Ca avait un peu titillé la sienne de famille. J’étais une jeune fille et je choisissais l’émancipation en partant seule, sans mon HOMME. Quelle provocatrice, quelle jeune fille je faisais là! Et on a plus ou moins toutes grandi selon ce schéma. Que certaines choses ne se font pas quand on est une fille. Pourquoi? Parce que c’est comme ça, t’es née avec un clito et un trou derrière, t’es faite pour être prise en levrette, cuisiner des petits plats à ton homme quand il rentre du travail, être toujours impeccablement tenue, tu peux pleurer en public c’est dans ton ADN, mais n’entreprends pas trop de projets seule tout de même, tu n’as pas la constitution nécessaire pour cela. Et le jour où ta voix s’élèvera pour dénoncer un comportement machiste, méprisant, dégradant; accepte avec le sourire de te faire traiter de mal-baisée, coincée du cul ou vieille folle frustrée.

 

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Alors quand ce vieux cochon va te plaquer sa main aux fesses, il faudrait que tu l’apprécies, mais juste ce qu’il faut. Non il ne faudrait pas que tu en redemandes, une femme qui aime le cul, ça fait juste plaisir pour se vider au creux d’un bon vieux mouchoir, mais en vrai ça fait peur, ça interroge. Et en plus elle ose en parler librement, mais quelle éducation a-t-elle reçue? Depuis quand c’est la femme qui décide de ce qu’elle a envie? Depuis quand ses désirs à elle doivent-ils être assouvis ou même écoutés? Depuis quand a-t-elle ses propres besoins et qu’elle ne se contente plus de ce que l’homme peut lui offrir, lui et son grand savoir, lui et sa maîtrise de tout, lui qui pense qu’un clito c’est comme un putain de joystick et qui s’étonne que cette salope ne crie pas de plaisir quand on lui crache au visage (maman, c’est une métaphore le crachat hein, pas besoin de dessin non?!). Et bien non. La pas contente de moi et moi-même n’a plus envie de jouer à ce jeu. De s’accoutrer de l’uniforme de la parfaite femme d’intérieure. Elle ne veut plus avoir peur de rentrer seule le soir parce qu’elle est une putain de femme et potentielle victime. Elle ne veut plus craindre d’affirmer son opinion de peur d’être jugée. Elle ne veut plus la fermer.

Et mesdames, si vous lisez tout ça en vous disant à un seul moment qu’il peut y avoir un petit fond de vérité, ou qu’au moins vous vous reconnaissez un peu dans une de ces phrases, si en plus vous êtes maman, revoyez un peu son éducation au bambin, garçon ou fille. Un garçon ça peut pleurer, ça peut aimer le rose, ça peut préférer les Barbies aux missiles de guerre, ça doit respecter une femme, pas parce que c’est une femme, mais simplement parce que c’est un être humain. Une petite fille, ça peut faire la bagarre, ça peut se titiller devant youporn, ça peut ne pas être maniaque, ça peut être de mauvaise humeur et pas juste parce qu’elle a ses règles, ça peut mener une carrière flamboyante, et ce grâce à sa seule ténacité, et pas parce qu’elle est passée sous le bureau.

On est tous et toutes un peu responsables d’avoir généré des Harvey Weinstein, on a tous et toutes notre part de responsabilité d’avoir entretenu une société patriarcale et machiste pendant tant d’années, hommes comme femmes, on a alimenté une vision régressive de la femme, une appropriation de son corps et son esprit et on en est aujourd’hui à devoir balancer du hashtag pour essayer d’élever les consciences sur les problèmes quotidiens que vivent les femmes. Alors il n’est pas du tout question d’élever les voix des femmes pour nous opposer aux hommes, même la plus vénère de moi et moi-même ne fait pas pour autant dans la misandrie, loin de là; mais essayons peut-être tous et toutes de nous demander si parfois, notre comportement est dicté ou spontané et surtout, s’il nous respecte nous-mêmes (même si on est plein de monde à l’intérieur de nos têtes) et les autres.

Je vous laisse sur un petit son de Queen Latifah; U.N.I.T.Y quoi!