La nausée

Quand tu te réveilles le matin, un peu mal au ventre, la tête lourde et une boule au fond de la gorge. Un fond de bile qui remonte dans l’oesophage. Non maman, je ne suis pas enceinte. Non maman, dans ce ventre y’a pas d’enfant. J’ai pas non plus picolé à m’en retourner les boyaux. Ben non j’étais juste au sport hier soir. Puis j’ai mangé léger pour que les efforts sués pendant deux heures soient visibles. Evité les féculents, calculé tous mes apports. Puis une infusion bio et un bouquin. Ou devant un documentaire en me passant de la crème sur les mains.

Mais la boule au ventre est quand même là ce matin.

C’est pas l’alimentation c’est certain, pas le train de vie non plus. Alors on dira que c’est le stress. On est tous stressés ces temps-ci non? On vit à 1000 à l’heure sans prendre le temps de se parler. En vrai.

Ouais y’a peut-être un peu de ça d’accord. Non mais c’est pas tout.

Je travaille derrière un ordinateur depuis presque 10 ans, le virtuel est devenu mon réel. Il m’aurait déjà déprimée bien avant. Alors elle doit venir d’ailleurs cette boule au ventre.

 

Elle date d’il y a 15 ans peut-être.

Il y a 15 ans on était là tous ensemble à se prendre par la main et le cou. On se serrait fort, on essuyait nos larmes et on se promettait que ça irait mieux demain. On avait pris le train sans payer, de toute façon le wagon était plein à craquer alors aucun contrôleur n’aurait pu y mettre un orteil. On riait fort, on avançait bruyamment, on était nombreux et forts. Putain qu’on était beaux. On avait retrouvé des gens sans les attendre. Y’avait Djamel qui était là sur le pont Saint-Marcel. Surpris de me voir, moi surprise de l’y retrouver. Djawad était plus loin. Medhi était venu en force avec ses frères. Ca faisait longtemps que je ne l’avais pas vu, ça faisait plaisir de se croiser là. On se prenait dans les bras, on s’enlaçait. Y’avait mon frère, Sev, Vir, Laurence, Nadj, Sabina, j’en oublie plein c’est certain. Jul t’étais là? Je ne sais plus? Et toi Steph? Certainement j’imagine. Y’avait aussi des jeunes et des plus vieux. Mon père était là avec son crew. Mon oncle aussi. Ca c’était avant qu’il dise à Sarko d’avaler ses couilles. On était blancs, noirs, beur, on s’en foutait on était juste ensemble. Ensemble contre le grand méchant FN. Putain qu’on y croyait. La place de la Rep de Metz était pleine. Toi tu ne le sais peut-être pas, à l’époque il n’y avait pas d’esplanade, c’était un immense parking.

On débordait de partout. Dans les rues, dans les ruelles, sur les places. On avançait TOUS-EN-SEM-BLE, sous les mêmes couleurs, derrière les mêmes bannières et banderoles. On avait séché les cours pour y aller d’accord mais c’était pas la raison. On aurait pu sécher pour plein d’autres raisons dont le fameux « règles douloureuses », sauf que là la motivation c’était pas d’échapper au cours de lettres de Mme Boucher. Là on voulait faire front. Presque drôle à dire, faire front au Front.

Moi j’étais lycéenne, on buchait pour le Bac qui arrivait juste là devant nous, on visait la mention, on visait l’obtention, puis là on visait d’un coup un autre combat. Celui de l’égalité et de la fraternité, tu sais, ce fameux slogan frappé fort sur les pièces et billets. Moi en 2002 j’ai chialé putain. Je fêtais mes 18 ans en novembre, alors tu vois, je suis restée comme un chien devant la vitrine d’un magasin, à regarder les gens voter. A croiser les doigts qu’ils fassent ça bien, à dire à mes amis majeurs « putain les gars faites ça bien! votez, faites-le pour moi s’il vous plait ». J’aurais voulu trouver un moyen de mettre mon bulletin dans l’urne quand même, essayer de magouiller quelque chose, tu sais parfois ça se joue à peu, alors peut-être ma voie, puis la tienne et la sienne…Mais non, j’avais 17 ans 3/4 et j’étais juste observatrice de la scène, les bras ballants et le crâne qui tape de douleur à ne rien pouvoir faire d’autre qu’espérer des autres.

 

metz-manifestation-anti-fn-le-27-avril-2002-(photo-marc-wirtz)-1493110053

metz-manifestation-des-lyceens-contre-le-score-du-front-national-au-1er-tour-de-la-presidentielle-le-24-avril-2002-(photo-archives-rl)-1493110050

Ca c’était Metz en 2002, je devais être quelque part là dedans…

 

 

J’avais pleuré toute la soirée en revenant de la manif. Je ne comprenais pas. Saez et IAM avaient sorti des sons, peur et haine entre les mots, pour nous appeler, nous « la jeunesse France » à nous unir contre le père borgne et ses compères. On avait chanté fort. On avait voté fort aussi. Mon père avait eu mal au cul de voter à droite pour la première fois de sa vie. Mais putain il était hors de question de laisser passer le FN. Le F-Haine; F comme Fasciste et N comme Nazi, à bat, à bat, à bat l’Front National. Les slogans reviennent aussi facilement que les paroles de Gasolina dans un Club Med de la Costa Brava.

 

Aujourd’hui on en est au même point. Ou presque.

Marine a relooké le FN de bleu marine super deep, exit le borgne et ses propos honteux d’oncle bourré en fin de soirée de fêtes. Le fond est le même, exactement identique. L’entourage est toujours présent. Coucou le Gud, coucou les jeunes identitaires, coucou les saluts nazis. Mais elle est là. Et cette fois-ci j’ai encore plus peur. Parce que les gens le disent qu’ils votent FN, ils sont décomplexés comme on dit à la télé. Ils assument leur bulletin de vote. Les manifs anti FN ne sont plus ce qu’elles étaient, elles sont rares, ne font plus les unes. T’as vu ça papa? Maintenant les gens votent la haine et en plus ils en sont fiers? Les ouvriers papa. Tes anciens camarades peut-être. Tu sais, ceux pour qui t’allais en manif, ceux avec qui tu bloquais l’usine. Ben papa, maintenant, y’a de ces gens qui pensent que le grand méchant blond va les sauver. Qu’elle, du fond de son manoir de famille comprend les ouvriers qui font les trois 8. Je sais que tu dois rire en lisant ça, en te disant que putain j’ai toujours autant d’humour. Ben non papa, là c’est pas de l’humour, c’est vrai. On est plus dans la fiction. Les gars de Whirpool suivent le Front. Pas populaire celui-ci. Tout a basculé. Puis on est plus sûrs de rien. Et si dans moins de deux semaines on se retrouvait avec son visage qui apparait à la télé. Si c’était sa gueule qui nous représentait à l’international.

A quel moment on a oublié la peur? A quel moment on s’est dit « ok on essaye »? A quel moment on a oublié nos cours d’histoire (et je t’emmerde toi et ton point Godwin de merde)? A quel moment on a arrêté de nous instruire? On a préféré faire la fête et tomber dans la fatalité? On a fait passer nos valeurs après tout le reste?

Papa si ça arrive, je te promets que je ne voulais pas ça. Je te promets qu’aujourd’hui, demain et chaque jour qui suivra, je ferai tout en mon pouvoir pour ne jamais voir ce parti au pouvoir. Alors oui moi aussi je vais avoir mal aux fesses en mettant mon bulletin pour l’ultralibéralisme, pour une version française de Thatcher, sourire et couv de Gala en plus. Mais putain pas elle, pas chez moi. J’ai appris que j’aimais la France quand je l’ai quittée. Comme on quitte un amant en se disant que des gars bien, y’en a plein les rues. Puis le temps passe et on se met à comparer. C’est le coeur qui parle, qui te dit que tu l’aimes encore, que t’en aimes ses défauts, ses mauvaises humeurs, ses caprices et que t’aimes mêmes ses incompréhensions et coups de sang. Alors tu la regardes ta France. Tu sais qu’elle a pris cher, qu’elle est pas trop en forme ces temps-ci mais toi tu vois encore sa beauté dans le fond de ses yeux. Cette désinvolture qui faisait rager les autres et faisait tourner bien des têtes. Maintenant ma belle tu fais la une de la presse internationale car t’es tachée de scandales, salie de corruption et histoires louches dont on ne connait que ce qu’on nous dit. Et déjà là les bras m’en tombent.

 

Je ne suis là pour dicter la morale à personne. Y’a pas de bonne conduite à avoir. Y’a juste à assumer se regarder dans un miroir et se dire « j’ai contribué à ça, j’ai laissé grandir le monstre et je l’ai regardé pousser sans rien faire ». Alors je vais trainer mes pieds ce week-end encore, pour faire barrage comme on dit maintenant. Ah non ça ne sera pas un vote de coeur, non pas un vote qui me fout des papillons dans le ventre. Juste un vote qui me dit que c’est tout ce que je peux faire pour ne pas donner raison à la haine et la peur. Voter contre plutôt que voter pour puisque c’est tout ce qu’il nous reste.

 

 

J’ai encore cette boule au ventre, cette nausée de Sartre. Elle sera encore là demain, elle sera certainement là encore le jour d’après, accompagnée de larmes essuyées du revers de la main. Puis peut-être qu’elle va s’éteindre doucement, qu’on se prendra à nouveau dans les bras en se disant que c’était juste un mauvais rêve et qu’on s’aime…

One thought on “La nausée

Comments are closed.